« Pour moi, le local, c’est des femmes avant tout. »

« Pour moi, le local, c’est des femmes avant tout. »

Pendant plusieurs mois, je suis allée dans différents accueils de jour et associations avec un sujet : les femmes en situation de grande précarité. Partout, on m’a parlé du local. A Grenoble, c’est un peu une institution.

Le 8 mars, l’association Femmes SDF ouvrait exceptionnellement les portes du Local des Femmes à tous. Ma première réaction en visitant l’accueil de jour a été un émerveillement naïf, c’était bien plus grand que ce que j’avais imaginé. Mais on m’a vite ramené à la réalité. Véronique, une des femmes travaillant au local, m’a dit : « L’année dernière, on a eu +75% de fréquentation ». Et Alexia : « Lundi, on a accueilli plus de 60 femmes, le local est grand mais certains jours, il est encore trop petit. »

En 2018, ce sont plus de 300 femmes qui sont venues plus ou moins régulièrement au local.

Je garde quand même une part d’émerveillement pour ce lieu chaleureux, accueillant. Je sais que la précarité s’expérimente aussi par le corps et que les lieux en eux-mêmes participent d’une expérience charnelle de la misère, de ses violences. Corinne Lanzarini ne manque pas de rappeler que, pour les personnes à la rue, « l’espace traversé et vécu n’est pas ou n’est plus celui qui constitue le monde ordinaire. Le monde de la rue, dont les frontières se superposent aux aires géographiques où évoluent les citoyens ordinaires, relève d’un milieu presque totalement différent de l’espace public ordinaire » (Lanzarini, 2003).

Etre une femme rajoute un degré de complexité, on se retrouve à l’intersection de plusieurs types de violences (violences physiques, sexuelles mais aussi violences sociales et symboliques) : 

« Alors que les institutions exercent les mêmes contraintes pour les hommes et pour les femmes (avec des intensités variables autour de la recherche d’emploi, de ressources financières autonomes, de logement), à celles-ci s’ajoutent des contraintes spécifiques à destination des femmes : autour de l’attention à porter au corps, de l’avenir tourné vers la maternité ou l’éducation des enfants.

Si les violences entre pairs, comme les vols et les spoliations de territoires, s’exercent aussi bien pour les deux sexes, les femmes subissent, de surcroît, des agressions sexuelles.

On remarque donc une différence de genre dans les violences institutionnelles et endogènes. L’intervention sociale et ses violences gestionnaires (particulièrement infantilisation et stigmatisation) se manifestent autour d’aides différenciées, car les objectifs de l’aide sociale s’organisent selon le genre de l’interlocuteur » (Lanzarini, 2003).

Le genre est partout. Pourtant, dans les politiques publiques, il n’est nulle part – ou presque. On peut à raison s’en étonner face aux réalités du terrain :  « Le corps, s’il est l’objet privilégié de la construction sociale du genre, n’est pas le seul support permettant de révéler les catégories de sexe. La catégorisation se retrouve également dans les pratiques sociales, les représentations et les discours, qui sont diffus dans toutes les sphères du monde social. C’est pour cela que le concept de genre fonctionne comme un révélateur, permettant de dévoiler des rapports de pouvoir significatifs. En se positionnant de façon problématique par rapport aux normes sexuées dans leurs pratiques et états corporels, les femmes sans-abri donnent à voir une image qui bouscule les représentations de la féminité et du sans-abrisme » (Marcillat, 2014). 

De même, la quasi totalité des accueils de jour sont des structures mixtes. Le pari des structures non-mixtes est celui de prendre cette question du genre au sérieux. Pour le Local, le pari est réussi depuis sa création au début des années 2000. Ici, on est femme avant tout. D’ailleurs, celles qui gèrent le lieu parle des femmes qui viennent au local en disant « les femmes » et non « les accueillis ». Cela en dit beaucoup sur la philosophie de ce lieu qui reste une exception en France alors que plus de 40% des femmes sont sans domicile fixe…

Ici, au Local des Femmes, on dirait que le sort est conjuré, que le temps est suspendu. Sur des étagères, il y a des tasses, des verres comme à la maison. La grande salle de vie est composée d’une cuisine ouverte sur un salon, il y a des tables, des chaises, des canapés, des tabourets… Un petit chien se ballade un peu partout. Le lieu enveloppe, on peut s’y détendre, on n’a pas peur de s’y endormir. 

Le Local est un chez soi : celui que l’on a pas, que l’on a plus, que l’on voudrait avoir. Certaines n’ont pas de logement, d’autres ont un logement mais elles n’ont pas l’impression d’avoir un toit sur la tête. C’est ça aussi, la précarité.

Précaires, oui mais surtout fortes et fières. Le Local n’est pas seulement un lieu d’accueil. Il représente un mélange incroyable d’expériences, de rêves et de cultures, un exemple à suivre, à répliquer pour que des femmes puissent aller sans avoir à se mettre en danger. Le local est aussi un coup de gueule au traitement souvent misérabiliste de la précarité.

Les femmes du Local sont hôtesses sans pareil. Elles ont passé toute la journée de la veille à cuisiner : basboussa, rochers coco, bourrek, mafé, riz poisson frit, bananes plantains, mousse au chocolat, tarte aux pommes. Chaque plat est délicieux, leur coexistence, un message aussi fort. Une preuve par l’exemple que c’est la société qui a à apprendre d’elles.

Camille Gawronski

Lanzarini, C. (2003). « Survivre à la rue. Violences faites aux femmes et relations aux institutions d’aide sociale. » Cahiers du Genre, 35(2), 95-115. doi:10.3917/cdge.035.0095.

Marcillat, A. (2014). « Femmes sans-abri à Paris. Etude du sans-abrisme au prisme du genre. » Paris, CNAF, Dossier Etudes.

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